Solesmes et les manuscrits de Bénévent : Cent ans de recherches paléographiques et musicologiques autour du patrimoine manuscrit bénéventain
Par Dominique Gatté
À l'occasion de la mise en ligne sur MMMO des treize manuscrits de Bénévent photographiés lors de la campagne historique de Dom Paul Blanchon et Dom Amand Ménager en novembre 1904
Benevento, Biblioteca Capitolare, 35
La mise en ligne sur la plateforme MMMO (Medieval Music Manuscripts Online Database) des treize manuscrits de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent, numérisés par l'Association Musicologie médiévale dans le cadre du projet européen Repertorium, offre l'occasion de revenir sur l'une des entreprises les plus remarquables de la renaissance grégorienne : les relations scientifiques entre l'abbaye de Solesmes et les trésors manuscrits de l'ancienne principauté lombarde.
Ces manuscrits, immortalisés pour la première fois il y a plus de cent vingt ans par les appareils photographiques de Dom Blanchon, constituent des témoins exceptionnels d'une tradition liturgique et musicale spécifique à l'Italie méridionale. Leur accessibilité numérique permet aujourd'hui à la communauté scientifique internationale de poursuivre et d'approfondir les recherches initiées par les pionniers de Solesmes au début du XXe siècle.
Cette nouvelle disponibilité documentaire nous invite à retracer l'histoire de ces découvertes et à mesurer l'impact durable qu'elles ont eu sur notre compréhension du chant grégorien et de ses variantes régionales.
Introduction
L'histoire des relations entre l'abbaye de Solesmes et les manuscrits liturgiques de Bénévent constitue un chapitre intéressant de la renaissance grégorienne du XIXe et du XXe siècle. Cette entreprise de recherche, initiée dans le cadre des grandes campagnes paléographiques de Solesmes, a profondément marqué notre compréhension du chant grégorien et de ses variantes régionales. Du voyage paléographique de novembre 1904 à nos jours, les moines de Solesmes ont tissé des liens durables avec la bibliothèque capitulaire de l'ancienne principauté lombarde, révélant des trésors manuscrits d'une valeur inestimable pour la musicologie médiévale.
Les prémices : l'absence notable de Bénévent dans les premiers volumes de la Paléographie Musicale (1889-1893)
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les premiers volumes de la Paléographie musicale ne comportent aucune photographie de manuscrits de la Biblioteca Capitolare de Bénévent. Les volumes II et III (1891-1893), consacrés à l'étude comparative du graduel "Justus ut palma" sur la base de 219 manuscrits des Xe-XIVe siècles, témoignent de cette absence. En revanche, ces volumes mentionnent des extraits de manuscrits en notation bénéventaine dans les planches 19 à 24, alors qualifiée de notation "lombarde", mais ces témoins ne proviennent pas de Bénévent même : ils sont issus de manuscrits de Montecassino, Rome, Naples et d'autres centres de l'Italie méridionale.
Cette lacune s'explique aisément : à cette époque, Dom André Mocquereau n'avait pas encore organisé les grandes campagnes photographiques qui allaient révolutionner la documentation grégorienne¹. Les moines de Solesmes travaillaient alors principalement sur des copies ou des extraits, sans avoir accès à la richesse documentaire que révéleraient les voyages paléographiques du début du XXe siècle².
Le voyage fondateur : la mission photographique à Bénévent (14-18 novembre 1904)
La révolution technique de Dom Paul Blanchon
L'histoire commence véritablement avec les premières campagnes photographiques organisées par Dom André Mocquereau dans le cadre de la Paléographie musicale. Du lundi 14 novembre au vendredi 18 novembre 1904, lors du premier voyage paléographique en Italie, Dom Paul Blanchon et Dom Amand Ménager se rendent à Bénévent. Cette mission s'avérera décisive pour l'avenir des études grégoriennes.
L'innovation technique de Dom Blanchon, décrite par Michel Huglo, mérite d'être soulignée : il remplace la plaque de verre des appareils traditionnels par un rouleau de papier photographique, permettant une mobilité sans précédent³. Cette technique révolutionnaire permet aux moines de Solesmes de photographier plus de 16 300 clichés durant leurs premières campagnes de 1904 à 1906, couvrant les bibliothèques d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, constituant ainsi "une bande de photographies de plus de quatre kilomètres de longueur"⁴.
Cependant, cette mission n'est pas sans difficultés techniques. À Bénévent même, un incident révélateur illustre la précarité de l'entreprise : "Nous ne faisons aucune photographie : en transportant l'appareil, le châssis tombe et l'enveloppe se casse. D. Ménager souhaitait une destruction complète après laquelle nous n'aurions plus qu'à rentrer. Il n'y eut que demi mal et en un jour, le menuisier aura tout remis en état"⁵. Cette anecdote, rapportée avec humour par Dom Blanchon, témoigne à la fois de la fragilité du matériel photographique de l'époque et de l'esprit pragmatique des deux moines face aux aléas de leur mission.
L'accueil exceptionnel à Bénévent
Les documents témoingent de l'accueil chaleureux réservé aux moines de Solesmes par Mgr Bonazzi, archevêque de Bénévent. Ce prélat, ancien moine bénédictin de l'abbaye de la Cava, manifeste un intérêt particulier pour les travaux grégoriens⁶. "L'Archevêque se dit très heureux de pouvoir offrir l'hospitalité à ses 'confratelli', heureux aussi de nous voir nous occuper du chant grégorien qu'il favorise autant qu'il le peut dans ses deux séminaires"⁷.
La découverte des richesses manuscrites est immédiate : "Avant la nuit, nous avons le temps de constater que les archives du chapitre contiennent de vraies richesses : s'il nous faut tout photographier nous en avons pour plus de dix jours, aussi nous décidons d'éliminer tout ce qu'il sera possible"⁸.
Cette découverte fait écho aux informations déjà connues dans les milieux savants. Comme le rapporte Le Ménestrel du 8 janvier 1905 : "On savait depuis longtemps que dans la bibliothèque du chapitre métropolitain de Bénévent se trouvaient de nombreux et anciens manuscrits de grand prix ayant appartenu à diverses abbayes bénédictines, et qui avaient été transportés à Bénévent à la suite de guerres et d'événements historiques qu'il nous serait impossible de rappeler ici"⁹.
Le Ménestrel : journal de musique du 8 janvier 1905
L'enthousiasme suscité par les méthodes de Solesmes transparaît dans l'accueil fait aux moines. Le journal mentionne que Mgr Bonazzi "avait eu la fortune de les examiner attentivement et de les faire prendre en considération comme ils le méritaient. Il les confia aux soins des pères Paul Blanchon et Amand Ménager, de l'abbaye de Solesmes"¹⁰.
Les découvertes scientifiques majeures
Les prémices locales : Dom Raphaël Andoyer et la première reconnaissance savante (1908)
Suite aux découvertes des moines de Solesmes lors de leur voyage de 1904, l'intérêt pour les manuscrits bénéventains se développe dans les milieux savants. En décembre 1908, "les lecteurs du journal diocésain de Bénévent La settimana eurent un compte-rendu détaillé des manuscrits liturgiques de la bibliothèque cathédrale par Dom Benedetto Raphaël Andoyer, moine de Ligugé, qui avait été convoqué par l'archevêque Benedetto Bonazzi pour cette tâche"¹¹.
Cette mission s'inscrit dans une tradition d'intérêt savant pour ces manuscrits : "Ces manuscrits avaient reçu une attention sérieuse depuis les intérêts du Cardinal Pietro Francesco Orsini (1649-1671), archevêque de Bénévent et plus tard Pape Benoît XIII, qui avait fait préparer les tables manuscrites reliées avec les manuscrits liturgiques de Bénévent"¹².
L'évolution de la compréhension de Dom Andoyer (1908-1921)
Lors de sa première visite, Dom Andoyer, moine de Ligugé, était "conscient de l'importance de ces manuscrits", mais "il ne saisissait pas entièrement la nature de leur contenu particulier"¹³. Dans ses premières observations sur un graduel qu'on peut identifier comme le manuscrit I-BV 40, il interprète les particularités liturgiques comme des "restes de la liturgie ambrosienne, qui était en usage dans cette région avant la romaine"¹⁴.
Cette interprétation initiale évolue considérablement. Dom Raphaël Andoyer, disciple de Dom Pothier alors prieur de Ligugé à partir de 1893 avant d'être abbé de Saint-Wandrille à partir de 1898¹⁵, "donna plus tard une réflexion plus sérieuse, et c'est à sa série d'articles sur 'L'ancienne liturgie de Bénévent' publiés avant et après la Première Guerre mondiale que nous devons la première étude sérieuse du chant bénéventain comme répertoire distinct à la fois du romain et de l'ambrosien"¹⁶.
Ces vingt articles publiés dans la Revue du chant grégorien entre 1912 et 1921¹⁷ constituent un tournant décisif. Ils révèlent l'existence d'un répertoire liturgique spécifique à Bénévent, distinct du grégorien classique tout en présentant des affinités troublantes. Cependant, comme le note Michel Huglo, Dom Andoyer "ne signalait pas la similitude des formules mélodiques répétitives de ce répertoire avec celles du chant romain"¹⁸, préfigurant les débats futurs sur les relations entre les différentes traditions.
L'œuvre magistrale des successeurs de Dom Mocquereau (1931-1937)
"Il y a cinquante ans" écrit Thomas Kelly en 1989, "Dom René-Jean Hesbert, moine de Solesmes, a réalisé la seule étude complète du chant bénéventain"¹⁹. Cette œuvre magistrale se déploie en deux volets complémentaires : une série d'articles dans les Ephemerides liturgicae (interrompue par la guerre) - Voir en-ligne - et surtout le tome XIV de la Paléographie musicale, publié en 1931.
Il convient de préciser que ce volume XIV constitue le premier tome publié après la mort de Dom André Mocquereau (18 janvier 1930). Comme l'indique l'Avant-propos : "Le XIIIe volume de la Paléographie Musicale [...] est le dernier qui ait paru sous la direction de Dom André Mocquereau. Le 18 janvier 1930, le vaillant ouvrier entrait dans son repos, laissant à d'autres mains, quelque peu inexpérimentées et malhabiles, la tâche ardue de continuer l'œuvre interrompue par la mort"²⁰.
Cependant, Dom Mocquereau avait prévu cette publication : "fort peu de temps avant sa mort, il se préoccupait de réserver le tome XIVe de la Paléographie à un témoin particulièrement autorisé de cette notation de l'Italie du Sud, dont il avait écrit autrefois qu'elle était celle qui s'écartait 'le moins de la tradition'"²¹.
La provenance exceptionnelle du Codex Vat. lat. 10673
Le volume XIV est consacré au Codex 10673 du fonds latin de la Bibliothèque vaticane, un graduel bénéventain du XIe siècle à l'histoire remarquable. "Le manuscrit coté actuellement 10673 dans le fonds latin de la Bibliothèque Vaticane provient de la bibliothèque privée de Pie VI. Vendu par la librairie Bocca avec un certain nombre de manuscrits de la même bibliothèque, il fut acheté par M. Heywood. À sa mort, sa femme en fit don à Léon XIII"²². Ce manuscrit n'est donc entré qu'assez récemment à la Bibliothèque Vaticane, illustrant la dispersion des sources bénéventaines et l'importance des campagnes photographiques pour réunir virtuellement un corpus cohérent.
L'analyse paléographique et codicologique du volume XIV
Le volume XIV révèle l'importance de l'analyse codicologique dans l'étude des manuscrits bénéventains. Les études détaillées de la composition du manuscrit montrent que "la composition actuelle du codex Vat. lat. 10673 peut être résumée dans la formule : A 8 C 7 D 8 E 8 (- 3, 5, 7) F 8 (- 3)"²³. Cette analyse révèle les lacunes du manuscrit et permet de mieux comprendre son histoire.
L'approche paléographique développée dans ce volume établit des critères rigoureux pour la datation et la localisation des manuscrits bénéventains. "Loew aussi bien que Bannister datent le manuscrit du XIe siècle; mais il faut dire, selon toute vraisemblance : début du XIe, tant il est proche, par sa notation, du Missel VI. 33 du Chapitre de Bénévent"²⁴. Cette précision chronologique s'appuie sur une analyse comparative minutieuse des formes neumatiques et des caractéristiques scripturales.
Les conclusions révolutionnaires développées par Dom Hesbert
Dom Hesbert, dans ses travaux préparatoires et ses articles, reprend "en profondeur l'étude de l'ancien chant bénéventain"²⁵, s'appuyant sur une documentation considérablement enrichie par rapport aux travaux d'Andoyer. Ses conclusions sont révolutionnaires pour l'époque. Après avoir établi une méthodologie critique rigoureuse, il affirme "la valeur absolument hors pair de la tradition bénéventaine du point de vue mélodique et modal"²⁶.
Le volume XIV, réalisé selon ses directives, révèle la complexité des traditions musicales de l'Italie méridionale. Les études caractérisent "les différents éléments : romains, bénéventains, romano-bénéventains ou grecs"²⁷ de cette tradition particulière. Il qualifie cependant la tradition des manuscrits romains d'"aussi singulière que mystérieuse"²⁸, révélant les difficultés d'interprétation que rencontrent les musicologues face à ces sources.
La conclusion pratique du volume est "la reconnaissance du rôle de premier plan qui revient de droit aux manuscrits bénéventains pour la restitution critique des mélodies grégoriennes"²⁹. Ce résultat s'avère si important qu'il justifie immédiatement la publication d'un nouveau volume.
Le Graduel VI.34 de Bénévent : le volume XV (1937)
Dès la conclusion du volume XIV, ses auteurs annoncent la suite : "conclusion si importante qu'elle justifie à elle seule la publication intégrale d'un nouveau manuscrit bénéventain dans le tome XV de la Paléographie musicale"³⁰. Ils comparent les deux sources : "Le codex lat. 10673 de la Bibliothèque Vaticane, très incomplet, présentait surtout un intérêt séméiographique et liturgique. Le Graduel VI. 34 de Bénévent a, lui, l'avantage d'être complet, parfaitement diastématique, et de contenir, dans le cadre de l'Antiphonale Missarum romain, tout un Prosaire, un Tropaire et un Kyriale également tropé, les premiers qui figureront dans la collection de la Paléographie Musicale"³¹.
Le tome XV, publié en 1937, présente donc le Codex VI 34 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent (XIe-XIIe siècle)³². Ce graduel-tropaire comprend "depuis le premier Dimanche de l'Avent jusqu'à la fin du Temps après la Pentecôte. La messe Requiem, la série des Alléluia du Commun des Saints et le Kyriale terminent le manuscrit, dont quelques feuillets ont disparu à la fin"³³.
L'innovation méthodologique du volume XV
Le volume XV marque une évolution importante dans la méthode de la Paléographie musicale. Contrairement aux premiers volumes qui privilégiaient les considérations rythmiques, ce tome accorde "une plus large place en tête des volumes de la célèbre collection" à "l'analyse paléographique des manuscrits et de leur notation"³⁴. Cette évolution méthodologique témoigne de la maturation de l'École paléographique de Solesmes.
L'introduction du volume XV présente également un "catalogue, aussi complet que possible, de tous les manuscrits ou fragments de manuscrits, actuellement existants, de notation bénéventaine"³⁵. Ce travail de catalogage systématique révèle l'ampleur de la tradition manuscrite bénéventaine et constitue un outil indispensable pour les chercheurs. Le catalogue recense 83 manuscrits principaux, auxquels s'ajoutent de nombreux fragments, témoignant de la richesse de cette tradition.
L'apport exceptionnel du prosaire et du tropaire
Ce manuscrit présente un intérêt particulier car il contient les premiers exemples de prosaire et de tropaire publiés intégralement dans la collection de la Paléographie musicale. Cette richesse documentaire témoigne de la vitalité créatrice de la tradition bénéventaine, qui ne se contente pas de transmettre le répertoire grégorien classique, mais développe ses propres créations liturgiques et musicales.
L'analyse des tropes révèle des particularités remarquables, notamment le "tropaire grec Otan to stauron"³⁶ conservé dans plusieurs manuscrits bénéventains. Cette pièce, conservée à la fois en grec et en latin, témoigne des contacts entre les traditions liturgiques orientale et occidentale dans l'Italie méridionale. Comme le souligne l'étude du volume XV, "c'est bien d'une simple transcription qu'il s'agit, pour la version grecque de ce tropaire, puisque, sous cette forme, il ne nous est conservé que par un seul manuscrit bénéventain"³⁷.
L'apport des manuscrits bénéventains à la recherche grégorienne
La question du chant ancien de Bénévent
Les manuscrits de Bénévent jouent un rôle crucial dans le débat sur les origines du chant grégorien. La découverte de similitudes entre les formules mélodiques bénéventaines et celles du chant romain conservé dans les manuscrits du Latran ouvre de nouvelles perspectives sur la genèse du répertoire grégorien.
Bruno Stablein, au Congrès international de Musique sacrée de Rome en 1950, propose une théorie révolutionnaire : les répertoires "romain" et "grégorien" seraient tous deux issus de Rome, le premier étant la source directe du second après une "transformation" effectuée par la Schola cantorum au temps du pape Vitalien (657-672). Cette hypothèse confère aux témoins bénéventains une importance capitale comme chaînon manquant entre les différentes traditions.
Les caractéristiques techniques révélées par l'analyse de Kelly
L'introduction de Thomas Forrest Kelly au volume XXI apporte des précisions techniques essentielles sur la notation bénéventaine. Elle révèle notamment :
- La transmission manuscrite : Kelly identifie 24 manuscrits qui conservent quelques vestiges de la musique bénéventaine, répartis chronologiquement du XIe au XVe siècle, attestant la diffusion géographique de cette tradition dans toute la région bénéventaine
- L'évolution de la liturgie : le répertoire musical survivant peut être reconstitué au moyen des deux graduels de la Bibliothèque Capitulaire de Bénévent (manuscrits 38 et 40) et de quelques messes de la Semaine Sainte
- Les types de transmission : Kelly distingue quatre catégories de documents selon leur rapport à la tradition bénéventaine, depuis les sources "pures" jusqu'aux livres grégoriens conservant des éléments bénéventains
La notation bénéventaine selon Kelly
L'analyse technique révèle quatre périodes dans l'évolution de la notation :
- Première période (Xe-XIe siècles) : Les plus anciens exemples connus, avec la notation musicale in campo aperto du manuscrit 269 du Mont-Cassin
- Deuxième période (début et milieu du XIe siècle) : Adaptation à la façon d'écrire des scribes bénéventains, avec emploi d'une plume semblable à celle du texte
- Troisième période (milieu du XIe au XIIe siècle) : Notation classique bénéventaine, correspondant en beauté de détails à l'écriture bénéventaine au Mont-Cassin
- Quatrième période (XIIIe siècle et plus tard) : Déclin de la régularité et de la finesse, avec attention portée à certains détails calligraphiques
L'impact sur la méthode solesmienne
La validation des méthodes de Solesmes
Les découvertes bénéventaines contribuent paradoxalement à valider les méthodes de Solesmes. Comme le note Dom Blanchon dans son journal de voyage : "N'y a-t-il pas là de quoi confondre tous les ennemis de nos livres, puisque la plupart des manuscrits semblent d'accord avec nous"³⁸.
Cette convergence entre les sources bénéventaines et les éditions solesmennes renforce la confiance dans la méthode paléographique développée par Dom Mocquereau et ses disciples. Elle démontre pour eux que la restauration grégorienne ne se fonde pas sur des bases arbitraires, mais sur une documentation manuscrite solide et diversifiée géographiquement.
L'enrichissement de la documentation et les nouvelles perspectives
L'apport des manuscrits bénéventains à la documentation solesmienne est considérable. Ces sources viennent compléter et parfois corriger les témoins septentrionaux sur lesquels s'appuyaient traditionnellement les éditions. Cette diversification géographique de la documentation contribue à donner aux éditions de Solesmes une assise scientifique plus solide, dépassant le cadre franco-germanique initial.
Cette accumulation progressive de documentation trouve son aboutissement dans le travail systématique de catalogage entrepris par Dom Jean Mallet et Dom André Thibaut, dont les trois volumes sur "Les manuscrits en écriture bénéventaine de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent" constituent un monument de science paléographique³⁹. Cette entreprise illustre la méthode scientifique de Solesmes : après la découverte et l'étude pionnière, vient la phase de systématisation et de mise à disposition de la documentation pour l'ensemble de la communauté scientifique.
Les développements contemporains et l'École paléographique de Solesmes
Le catalogue systématique de Dom Jean Mallet et Dom André Thibaut
Une étape décisive dans la systématisation des recherches est franchie avec la publication de "Les manuscrits en écriture bénéventaine de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent" par Dom Jean Mallet (moine de Solesmes) et Dom André Thibaut (moine de Clervaux), ouvrage publié en trois volumes⁴⁰. Ce travail de catalogage exhaustif constitue l'aboutissement des campagnes de documentation initiées par Dom Mocquereau et répond au souhait exprimé dans le volume XV de la Paléographie musicale : "Nous croyons être utiles aux chercheurs en dressant tout d'abord un catalogue, aussi complet que possible, de tous les manuscrits ou fragments de manuscrits, actuellement existants, de notation bénéventaine"⁴¹.
Ce projet de catalogage systématique révèle la volonté de Solesmes de mettre à disposition de la communauté scientifique internationale une documentation complète et rigoureuse. Comme le soulignait déjà le volume XV, "dans l'impossibilité manifeste où nous sommes de publier tous les manuscrits bénéventains"⁴², le catalogue devient un outil indispensable pour les chercheurs.
Le volume XXI et l'œuvre de Thomas Kelly
Le volume XXI de la Paléographie musicale, publié en 1992 sous la direction de Thomas Forrest Kelly, marque l'aboutissement de près d'un siècle de recherches. Kelly, lors de son séjour à l'American Academy de Rome, a systématiquement exploré les bibliothèques d'Italie du Sud, préparant une présentation complète des témoins manuscrits du chant bénéventain.
Cette entreprise, particulièrement délicate en raison des difficultés d'interprétation de la notation bénéventaine, illustre la vitalité des recherches initiées au début du XXe siècle par les moines de Solesmes. L'introduction de Kelly constitue une synthèse magistrale qui renouvelle notre compréhension de cette tradition musicale exceptionnelle.
Le volume XXII et les recherches de Dom Daniel Saulnier (2001)
La tradition d'étude des manuscrits bénéventains se poursuit au début du XXIe siècle avec le volume XXII de la Paléographie musicale, publié en 2001 sous la direction de Dom Daniel Saulnier. Ce volume présente la reproduction intégrale du manuscrit 21 de Bénévent, un antiphonaire du XIIe siècle qui constitue l'un des témoins les plus importants de la tradition liturgique bénéventaine.
Ce manuscrit revêt une importance particulière car il fait partie des témoins clés de la thèse de doctorat de Dom Daniel Saulnier, soutenue à l'École Pratique des Hautes Études en 2005, intitulée "Des variantes musicales dans la tradition manuscrite des antiennes du répertoire romano-franc"⁴³. Cette recherche marque une évolution significative dans l'approche des sources bénéventaines : après les études centrées sur les graduels (volumes XIV et XV), puis sur l'ensemble du corpus (volume XXI), l'attention se porte désormais sur les antiphonaires et les questions de variantes dans la transmission manuscrite.
L'apport de cette recherche est double : d'une part, elle enrichit considérablement la documentation disponible sur les sources bénéventaines en mettant à disposition un antiphonaire complet ; d'autre part, elle ouvre de nouvelles perspectives méthodologiques en appliquant aux sources italiennes méridionales les méthodes d'analyse des variantes développées pour l'ensemble du répertoire romano-franc.
Comme le souligne Thomas Kelly dans sa perspective historique, "depuis les études d'Hesbert, il y a eu beaucoup d'intérêt pour de tels répertoires régionaux ou locaux comme le Vieux-Romain, le Mozarabe, et le chant Ambrosien, comme spécimens importants de l'histoire musicale occidentale"⁴⁴. Cette évolution reflète l'impact durable des recherches initiées par les études de Solesmes sur Bénévent, qui se poursuivent et se renouvellent dans les recherches contemporaines.
Conclusion
L'histoire des relations entre Solesmes et les manuscrits de Bénévent illustre parfaitement la méthode scientifique développée par l'École grégorienne française. Loin de se contenter d'une approche purement locale ou nationale, les moines de Solesmes ont d'emblée conçu leur entreprise de restauration du chant grégorien dans une perspective européenne, voire méditerranéenne.
Du voyage pionnier de novembre 1904 aux synthèses contemporaines, ces recherches ont révélé un chant liturgique moins uniforme qu'on ne le pensait initialement, marqué par des traditions régionales tenaces et des processus d'adaptation complexes. Les manuscrits bénéventains, par leur richesse et leur complexité, ont contribué à enrichir notre compréhension du phénomène grégorien dans toute sa diversité.
Cette recherche séculaire entre l'abbaye de Solesmes et les archives italiennes témoigne de la dimension internationale de la recherche musicologique dès le XIXème siècle. Elle illustre également la capacité de l'École de Solesmes à intégrer des données apparemment contradictoires dans une synthèse cohérente, servant aussi bien l'érudition scientifique que la pratique liturgique.
L'étude du chant bénéventain s'inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance de la diversité des traditions liturgiques occidentales, remettant en question une vision trop monolithique du chant dit "grégorien".
L'héritage de ces recherches se perpétue aujourd'hui dans les travaux de sémiologie grégorienne développés à partir des années 1960 et dans les projets d'éditions critiques qui continuent de puiser aux sources documentées par les pionniers du début du XXe siècle. Les manuscrits de Bénévent demeurent ainsi, plus d'un siècle après leur "redécouverte" par les moines de Solesmes, une source inépuisable de recherches et de découvertes pour la musicologie médiévale.
Notes
¹ Pierre COMBE, Histoire de la restauration du chant grégorien d'après des documents inédits. Solesmes et l'Édition Vaticane, Solesmes, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1969, p. 127.
² Sur l'évolution des méthodes de documentation à Solesmes, voir Paléographie musicale, I, Le codex 339 de la Bibliothèque de Saint-Gall, Solesmes, Imprimerie Saint-Pierre, 1889, Introduction générale par Dom André MOCQUEREAU.
³ Dom Paul BLANCHON, "Premier voyage paléographique", dans Études grégoriennes, 35 (2008), pp. 107-173, ici p. 158.
⁴ Ibid.
⁵ Ibid., p. 160.
⁶ Ibid. : "des épisodes très intéressants de sa vie monastique commencée à 9 ans à l'Abbaye de la Cava".
⁷ Ibid.
⁸ Ibid.
⁹ "Le Ménestrel : journal de musique", 8 janvier 1905.
¹⁰ Ibid.
¹¹ Thomas Forrest KELLY, The Beneventan Chant, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, Preface, p. xi.
¹² Ibid.
¹³ Ibid.
¹⁴ Ibid.
¹⁵ Sur Dom Raphaël Andoyer, voir Revue bénédictine, 45 (1933), pp. 177-178 (notice nécrologique).
¹⁶ Thomas Forrest KELLY, The Beneventan Chant, op. cit., Preface, p. xi.
¹⁷ Dom Raphaël ANDOYER, "L'ancienne liturgie de Bénévent", dans Revue du chant grégorien, 20 (1912), pp. 33-37, 65-69, 97-101, 129-133 ; 21 (1913), pp. 7-11, 33-37, 65-69, 97-101, 129-133, 161-165 ; 22 (1914), pp. 7-11, 33-37, 65-69, 97-101 ; 23 (1915), pp. 97-101, 129-133 ; 24 (1920), pp. 65-69, 97-101, 129-133 ; 25 (1921), pp. 7-11, 33-37.
¹⁸ Michel HUGLO, "Bilan de 50 années de recherches (1939-1989) sur les notations musicales de 850 à 1300", dans Acta Musicologica, 62/2-3 (1990), pp. 224-259, ici p. 226.
¹⁹ Thomas Forrest KELLY, The Beneventan Chant, op. cit., Preface, p. xi.
²⁰ Paléographie musicale, XIV, Le codex 10673 du fonds latin de la Bibliothèque Vaticane. Graduel bénéventain du XIe siècle, Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1931, Avant-propos, p. 9.
²¹ Paléographie musicale, XV, Le codex VI.34 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent (XIe-XIIe siècle). Graduel de Bénévent avec prosaire et tropaire, Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1937, p. 72.
²² Paléographie musicale, XIV, op. cit., p. 198.
²³ Ibid., p. 199.
²⁴ Ibid., p. 199.
²⁵ Dom René-Jean HESBERT, articles dans Ephemerides liturgicae, années 1930 et suivantes.
²⁶ Paléographie musicale, XIV, op. cit., p. 465.
²⁷ Ibid., p. 465.
²⁸ Ibid., p. 289.
²⁹ Ibid., p. 465.
³⁰ Paléographie musicale, XIV, op. cit., p. 465.
³¹ Ibid., p. 465.
³² Paléographie musicale, XV, Codex VI 34 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent (XIe-XIIe siècle), Tournai, 1937.
³³ Voir les détails codicologiques dans Paléographie musicale, XV, op. cit., pp. 11-12.
³⁴ Michel HUGLO, "La recherche en musicologie médiévale au XXe siècle", dans Cahiers de civilisation médiévale, 39-153 (1996), p. 71.
³⁵ Paléographie musicale, XV, op. cit., p. 50.
³⁶ Ibid., p. 306.
³⁷ Ibid., p. 306.
³⁸ Dom Paul BLANCHON, "Premier voyage paléographique", op. cit., p. 161.
³⁹ Dom Jean MALLET et Dom André THIBAUT, Les manuscrits en écriture bénéventaine de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent, 3 volumes, Paris, CNRS, 1984-1991.
⁴⁰ Dom Jean MALLET et Dom André THIBAUT, Les manuscrits en écriture bénéventaine de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent, 3 volumes, Paris, CNRS, 1984-1991.
⁴¹ Paléographie musicale, XV, op. cit., p. 50.
⁴² Ibid., p. 50.
⁴³ Thomas Forrest KELLY, The Beneventan Chant, op. cit., Preface, p. xiii.
⁴⁴ Daniel SAULNIER, Des variantes musicales dans la tradition manuscrite des antiennes du répertoire romano-franc, thèse de doctorat, École Pratique des Hautes Études, 2005.
Bibliographie
Sources manuscrites principales
Bénévent, Biblioteca Capitolare
- MS VI.21 (XIIe siècle), Antiphonaire
- MS VI.34 (XIe-XIIe siècle), Graduel-Tropaire (voir en ligne)
- MS VI.35 (XIIe siècle), Graduel-Tropaire (voir en ligne)
- MS VI.38 (XIe siècle), Graduel-Tropaire (voir en ligne)
- MS VI.39 (XIe siècle), Graduel-Tropaire (voir en ligne)
- MS VI.40 (XIe siècle), Graduel-Tropaire
Rome, Biblioteca Vaticana
- Vat. lat. 10673 (XIe siècle), Graduel bénéventain (voir en ligne)
Sources imprimées
Paléographie musicale
- Vol. I (1889), Le codex 339 de la Bibliothèque de Saint-Gall
- Vol. II-III (1891-1893), Justus ut palma
- Vol. XIV (1931), Le codex 10673 du fonds latin de la Bibliothèque Vaticane. Graduel bénéventain
- Vol. XV (1937), Le codex VI.34 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent. Graduel de Bénévent avec prosaire et tropaire
- Vol. XXI (1992), Les témoins manuscrits du chant bénéventain
- Vol. XXII (2001), Le manuscrit 21 de la Bibliothèque capitulaire de Bénévent. Antiphonaire bénéventain du XIIe siècle
Études
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Sources périodiques
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Merci, Dominique. Une mise à jour fantastique. Un abrazo